Tiffany Bouelle - Vibrantes Vestiges - Château de Malleret
Vernissage le mardi 19 mai : 16h - 20h
Exposition du mardi 19 mai au dimanche 21 juin
Ouvert du mardi au dimanche 14h - 18h
Château de Malleret
470 chemin de Malleret - 33290 Le Pian Médoc
Pour la troisième année consécutive, le Château de Malleret accueille une exposition d'art contemporain confiée à Yoyo Maeght, qui accompagne internationalement de nouveaux artistes.
L'artiste Tiffany Bouelle s'empare des chais de ce domaine historique. Formée à l'École Supérieure d'Arts Appliqués Duperré, Tiffany Bouelle développe une pratique pluridisciplinaire nourrie par sa double culture française et japonaise.
Entre peinture, dessin et performance, son travail repose sur une économie rigoureuse du geste : répétition, effacement, inscription. Son œuvre interroge le corps, la mémoire et le vivant avec une sincérité presque troublante. Ses œuvres ne cherchent pas à produire des images, mais à créer des espaces de perception où le temps ralentit et où ce qui demeure, malgré la perte et l'effacement, peut enfin être ressenti.

Tiffany Bouelle
L'art comme théâtre du vivant
Tiffany Bouelle m'oblige à me reposer deux questions que je croyais réglées depuis longtemps : Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ? L'artiste fait-il partie de son œuvre ?
Ces interrogations, on se les pose volontiers à propos des classiques. On pense à Rembrandt qui s'invite dans ses toiles, à Frida Kahlo dont la vie submerge chaque tableau, à Joseph Beuys qui a fait du récit de soi une matière première. Mais je ne pensais plus avoir à formuler ces questions aussi nettement face à la création contemporaine. Mais voilà que Tiffany Bouelle fait resurgir le débat, subtilement, sans même avoir besoin d'en dire un mot.
Tiffany Bouelle a toujours livré le quotidien de sa pratique picturale aux regards extérieurs. Le geste, chez elle, n'est pas l'envers caché de l'œuvre : il en est la matière même. Ses performances, dans les galeries, musées, espaces architecturaux, monuments historiques, ne sont pas un supplément d'âme greffé sur la peinture, ni un événement de communication. Elles sont le prolongement naturel d'un travail qui se cherche, qui assume de se chercher en public et de naître sous nos yeux. Cette expérience visuelle autant que mentale exerce alors sur nous, spectateurs, une triple attraction : le mystère de la création, l'incroyable précision du geste et – heureusement, sans quoi tout le reste ne serait que mise en scène – la magie des œuvres elles-mêmes.
Cette manière d'habiter sa pratique a quelque chose d'extrêmement rare et précieux. Dans un milieu où la performance est trop souvent devenue une posture, un format calibré pour les institutions, Tiffany lui rend sa fonction première : un acte irrévocable, un engagement avec la matière, une discipline du faire.
Pour apprécier librement son travail, je me suis exercée à regarder ses œuvres en faisant totalement abstraction des traces, des souvenirs, de la mémoire des performances que j'avais pu voir. L'exercice est plus difficile qu'il n'y paraît. Est-ce cela, justement, qui rend son Œuvre si singulière ? Peut-être est-ce là, précisément, que réside la force de son travail, dans cette impossibilité douce de séparer ce qui a été vécu de ce qui est donné à voir.

Tiffany fait de son atelier un espace en transformation permanente. Bien au-delà d’un simple lieu de travail propice à l'intimité avec l’œuvre, elle en fait une scène vivante où se joue, sans fin, le dialogue entre elle-même et sa création. Un petit théâtre qui me rappelle la poésie de Jacques Prévert dans Les Enfants du Paradis et qui fait resurgir en moi, et c'est peut-être moins connu, le souvenir des saynètes que nous présentait le regretté David Rochline, lorsqu'il s'échappait de la « bande de Malakoff », composée d'Annette Messager, de Christian Boltanski ou de Sophie Calle, entre autres.
J’aime cette façon de faire cohabiter gravité et enchantement, cette manière de faire naître les émotions les plus justes à partir de gestes presque infimes, j'aime cette économie de moyens capable de faire basculer le quotidien vers l’étrange. Tiffany Bouelle réveille un étonnement et un émerveillement que je croyais perdus avec Georges Méliès et ses pantomimes surréalistes.
L'artiste nous surprend car elle ne se laisse pas enfermer dans une démarche artistique calibrée et conventionnelle. Elle s'échappe et ne s'installe dans aucune forme définitive. Plus précieux encore, il y a dans sa pratique de l'amusement, un mot que l’on hésite presque à prononcer aujourd’hui lorsqu’on parle d’art. Tiffany, pourtant, démontre à chaque toile, à chaque geste, que l’élégance est une forme de rigueur, peut-être même l’une des plus exigeantes, parce qu’elle ne tolère ni approximation, ni facilité.
Sous cette apparente légèreté, voire simplicité, l'œuvre de Tiffany Bouelle nous pousse à une profonde réflexion sur l'aventure de l'art dans toutes ses expressions. Alors se croisent, sans ordre ni hiérarchie, calligraphie, abstraction, figuration, performance, fresque, décor…. Et si tout cela n'était qu'une réflexion sur les formes inattendues que peut faire naître la rencontre de cultures aussi éloignées que le Japon et la France ?
Formée à l'École supérieure d'arts appliqués Duperré, à Paris, en section Mode et Environnement, Tiffany aurait pu se laisser happer par l’esthétique trop polie de la scène parisienne, s’y fondre jusqu’à s’y dissoudre. Elle choisit un autre chemin : celui d'une attention lente portée aux formes fragiles, aux gestes répétés, aux mémoires enfouies.

Les larges traits de pinceau qui composent, dès l'origine, les œuvres de Tiffany m'ont immédiatement fait penser, alors que j'ignorais qu'elle était franco-japonaise, aux merveilleux jardins de Kyoto que j'ai eu la chance de découvrir, dans mon enfance, grâce à mon grand-père. Cette coïncidence n'en était pas une. Tiffany apprend la calligraphie traditionnelle dès son plus jeune âge auprès de son grand-père, maître dans cet art. Deux grands-pères, deux jardins, deux mémoires. Il y a là un fil invisible qui nous lie et qui traverse, aujourd'hui, ses peintures et donne à ses gestes leur résonance silencieuse, un héritage transmis avant les mots.
Les premiers travaux de Tiffany semblent animés par un désir de laisser une trace. Mais de quelle nature serait-elle ? S'agit-il de l'empreinte d'une société, d'un moment de civilisation saisi dans son élan ou sa fragilité ? Ou bien d'une mémoire plus intime, oscillant entre légèreté presque joyeuse et poids d'un souvenir plus sombre, celui d'une destruction atomique qui marque durablement le XXe siècle.
Avec la série La Forêt du post-partum, un autre territoire se révèle. La peinture figurative devient alors un espace où l’intime se fait politique. Peu à peu, le travail se déplace et témoigne d'autres préoccupations - mémoire collective et environnementale, disparition des insectes, paysages mentaux, blessures mémorielles ou écosystèmes effacés - heureusement sans rien perdre de cette précision intime qui fait la signature de son travail.
Les œuvres récentes, rassemblées sous le titre Les fleurs naissent dans les ruines, nous confrontent à un sujet d'une extrême violence. Tiffany peint des décombres, des enchevêtrements de poutres calcinées, des amoncellements de débris. Le triptyque Minab, long de plus de quatre mètres, déploie cette vision avec une ampleur presque insoutenable, rappelant le bombardement récent d'une école pour filles. Et pourtant, dans ce chaos, renaît une fleur. Alors que la quasi-totalité de la surface de l'œuvre évoque la désolation, une simple toute petite fleur offre – du moins pour moi – cet extraordinaire espoir que tout peut renaître sur des cendres. Cette inversion d'échelle, cette domination du désastre par la délicatesse, constitue l'un des gestes politiques les plus puissants de la peinture contemporaine.
Rien n’est jamais fixé chez Tiffany, tout demeure en suspens. Les œuvres portent leur propre vacillement. Chaque proposition contient, en elle-même, sa propre contradiction. Une hypothèse surgit, immédiatement suivie de son contraire, dans un jeu de bascule qui refuse toute conclusion définitive. C’est sans doute là que réside la force de son travail. Les œuvres n'imposent rien, elles ouvrent un espace de pensée, déplacent les certitudes et invitent à accepter cet inconfort fécond où coexistent plusieurs lectures. C'est dans cet espace instable, presque vibrant, que le regard s'active et que l'œuvre continue de vivre.
Spécialement pour l'exposition que je présente au Château de Malleret, Tiffany Bouelle réalise deux œuvres monumentales, composées sur place, en public, dans une chorégraphie instinctive dont elle seule a le secret. Cela témoigne d'une audace rare, d'une prise à bras-le-corps du statut d'artiste qui ose plonger dans l'inconnu. Ici, aucun repentir possible, le geste est affirmé, irréversible, il est le prolongement enfin visible d'un processus créatif longuement pensé au fil des ans.

L'exposition rassemble également des œuvres plus intimes : papiers à l'aquarelle gansaï,, dessins au stylo bille et l'étonnante What's in my bag, où la peinture se fait relief sculpté. Cette pluralité de formats, cette circulation incessante entre le monumental et le minuscule, entre peinture, dessin et objet, n'est pas un éclectisme. C'est une économie cohérente du regard, où une simple fleur peinte sur un fragile papier peut soutenir le même propos qu'un triptyque de quatre mètres.
C’est cela qu'avec Tiffany nous avons voulu faire apparaître dans cette exposition sous le titre Vibrantes Vestiges. Ce geste qui persiste, cette manière de faire surgir le vivant là où tout semble avoir disparu, cette audace de peindre ce qui résiste, cette invitation à ralentir et à ressentir ce qui demeure quand tout paraît menacé.
Tiffany Bouelle ne cherche pas à convaincre. Elle regarde et analyse notre époque avec une sincérité troublante. Elle nous accompagne jusqu'au seuil de deux questions que peu d'artistes osent poser : Que choisirons-nous de préserver ? Que sommes-nous prêts à voir ?
Yoyo Maeght, mai 2026
Dossier de Presse :
Œuvres exposées :

La balance du kaze, 2023, acrylique sur toile, 146 x 116 cm

Fleurs à New York, 2024, acrylique sur toile, 60 x 97,5 cm

Qu'y a-t-il dans mon sac ?, 2025, acrylique sur bois, 90 x 95 x 8 cm
Aokigahara, 2023, acrylique sur toile, 140 x 120 cm
Sans titre, 2024, acrylique sur papier, 18 x 22 cm
Sans titre, 2024, Gansai sur papier, 15 x 21 cm
Sans titre, 2024, Gansai sur papier, 15 x 21 cm
























